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Par Réal Cloutier

Je ne peux situer la date avec certitude, mais c'est au début d'août 1991 que nous avons vraiment étrenné notre C/C 30 de dernière génération acheté durant l'hiver. C'était un voilier magnifique, très marin, qui correspondait en ce domaine à notre rêve le plus fou. Nous l'avions baptisé « Virus » parce que ce nom représentait très bien ce qui nous habitait. À l'évidence, le premier périple de cette merveille ne pouvait se faire ailleurs que dans le bas-du-fleuve jusqu'à Matane et peut-être un peu plus loin, en fonction du temps que la première partie du voyage nous prendrait. Nous n'avions que trois semaines de vacances et il fallait se garder une marge de manœuvre pour le retour.

Nous sommes partis de Québec avec un autre couple, chacun sur notre voilier. Cette façon de naviguer augmente la sécurité et laisse une part assez large à la vie sociale avec de bons amis. En cours de voyage, nous avons rencontré deux autres couples parmi nos connaissances et c'est ainsi que nous nous sommes retrouvés à quatre voiliers à la marina de Rimouski.

L'escale prévue n'était que d'une journée, mais la météo maritime annonçait une '« Alerte aux petites embarcations' ». Misant sur la prudence, nous avons décidé d'attendre au lendemain. Ce jour-là, l'avertissement demeurait en vigueur et... encore une fois, nous avons retardé notre départ. Ce qui nous frustrait toutefois est que, durant ces deux journées, la température s'est avérée exceptionnelle. Il faisait très beau nous avions l'impression de perdre nos vacances parce que chaque jour immobilisés réduisait les distances que nous pouvions parcourir. Le lendemain matin, suspendus à nos postes de radio, en attente des dernières prévisions maritimes, c'est la déception la plus totale lorsqu'on nous signale une '« Alerte aux petites embarcations' » pour la troisième fois. Nous évaluons ensemble ce qu'il convient de faire et, après discussion, la décision est prise de partir, à trois contre un. Notre compagnon réticent accepte cependant de nous suivre. Nous sortons de la marina de Rimouski vers dix heures trente avec le début du baissant.

Il n'y a aucun vent et le trajet en direction de Baie-Comeau se fait à moteur sur une mer d'huile avec un soleil des plus radieux. Un peu plus tard en journée, une petite brise se lève, nous donnant l'occasion de hisser les voiles et pour nous, de dérouler le génois. Vers quatre heures, alors que nous sommes en vue de Baie-Comeau, le temps fraichit subitement. Je regarde autour et m'aperçois que la météo va changer radicalement. Je conseille à ma femme Lise d'enfiler son ciré, ce qui ne lui prend que quelques minutes. Je fais de même pendant qu'elle s'occupe de la roue. Je finis à peine de m'habiller qu'il faut réduire la grand-voile et le génois.

Je ne suis pas encore familier avec l'enrouleur et je ne sais pas trop quelle manœuvre idiote je fais, mais toujours est-il qu'une écoute s’emmêle et m'empêche de ferler le génois selon les règles de l'art. La mer, à peine ridulée il y a cinq minutes, nous offre déjà des creux de deux mètres. Par précaution, nous enfilons les harnais de sécurité et nous nous attachons aux lignes de vie. Puis je m'assure que le Zodiac à l'arrière se comporte bien. Afin qu'il ne risque pas de se retourner, je raccourcis et double son amarre pour qu'il soit plus près du bateau. Toutes ces manœuvres exécutées, je reviens à l'avant pour tenter de défaire le paquet de nœuds de l'écoute du génois, mais je n'y parviens pas complètement, d'autant plus que le pont se défile sous moi, tel un bronco sauvage. Tout ce que je peux faire pour l'instant est de tendre l'écoute au maximum de façon à ce que celui-ci fasèye le moins possible.

Durant ce temps, le vent augmente jusqu'à force 9 selon l'échelle de Beaufort, soit des pointes atteignant parfois cent kilomètres-heure à l'anémomètre et les creux sont maintenant de trois mètres. Un vrai trois mètres, pas des mètres de bar. Je ne vois plus les voiliers de nos amis, mais les mâts en sont encore visibles. J'avoue que je suis anxieux pour la première fois en mer. Je ne sais pas quand les vagues cesseront de s'amplifier et j'ai l'impression que la force du vent croit toujours. Malgré tout cela, j'ai encore en tête, aujourd'hui, la beauté de ces hautes vagues d'un bleu profond mordoré d'outremer et de turquoise, de la lumière éclatante qui accroche les moindres ondulations. Il y a aussi les embruns qui nous frappent vigoureusement comme l'aile d'un oiseau géant et ce goût de sel, on dirait le sang de la mer.

Nous avons tous été surpris par l'arrivée soudaine de ce coup de vent et maintenant, nous devons subir sa loi. Derrière, à deux ou trois kilomètres à l'ouest, sous de lourds nuages sombres, une colonne liquide d'un kilomètre de diamètre me donne l'impression d'une tornade ou d'un phénomène météorologique rare puisque je n'ai jamais vu une telle chose. Malgré tout, le voilier se comporte magnifiquement et s'appuie confortablement sur sa hanche. Son mouvement régulier nous rassure lentement et nous commençons à apprécier cette difficile journée. Nous naviguons au près serré et pour nous faciliter la vie, nous avons gardé le moteur en marche à régime moyen. De plus, phénomène typique à la région de Baie-Comeau, le sondeur ne parvient pas à nous indiquer la profondeur, ce qui est dû, semble-t-il, à l'épaisseur des résidus de bois au fond de la mer.

Je vois, après un certain temps, que l'œil de la tempête passera derrière nous liquidant ainsi mes dernières appréhensions. Durant ce temps, les embruns déposent sur toutes les parties exposées du bateau, incluant ses passagers, une couche de sel de plus en plus importante. Le soir venu, nous constaterons que nous avons le cou irrité et douloureux par tout ce sel qui s'est aggloméré sur le collet de notre imperméable. D'ailleurs, nous avons le visage presque blanc à force de nous faire asperger. Ce coup de vent persiste durant près de quatre heures et, après un certain temps, la fatigue s'installe. Moi qui prends plaisir à lire les récits de tempête en mer, je saisis que je ne peux pas fermer ce livre et que nous devrons endurer cette météo jusqu'à l'arrivée.

Puis, vers sept heures, en vue de la Marina de Baie-Comeau, le vent tombe brusquement. Par radio, nous demandons des places pour nos quatre voiliers, ce qui nous est accordé. Un peu plus tard, nous prenons conscience de notre chance lorsqu’un Américain, sur un bateau à moteur d'environ 18 mètres, se voit refuser l'entrée. La raison est que les pontons ont été arrachés durant la tempête de l'après-midi et qu'une partie de ceux-ci n'est plus utilisable. Il en sera quitte, le pauvre, pour aller trouver refuge dans la baie de Saint-Pancrace.

Dès que les voiliers sont amarrés, nous nous retrouvons pour échanger sur ce que nous avons vécu aujourd'hui. Nous sommes tous fatigués et la plupart attendront demain pour laver et nettoyer le voilier de tout ce sel accumulé. Ce soir-là, après le repas, tous se coucheront tôt et je suis convaincu que cette traversée a alimenté quelques rêves ou... cauchemars. Mais pour nous, elle est demeurée dans nos souvenirs comme l'une des plus belles journées de voile de toute notre vie.

Réal Cloutier, 30 mars 2014

 

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