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Par Laurier De Lachevrotière, radio communication 67

En ce début de novembre 1967, je me trouvais à Toronto afin d’y apprendre l’anglais, langue un tant soit peu difficile. Natif de La Pérade au Québec, tout ce que je connaissais en rapport avec cette langue venait de cette famille anglophone que tous fuyaient à cause de sa parlure. Ils étaient originaires d’une lointaine province canadienne, contrée dont on entendait parler seulement lors d’élections fédérales. Après trois jours dans la Ville-Reine, je n’ai appris que… trois mots! Ceux parmi les plus communs ou insultants pour un francophone qui n’en maîtrise pas encore l’idiome. Par cette attitude, je me suis senti bien ostracisé en ces temps-là.

Donc, demeurant chez ma sœur à Welland, je prenais souvent une bière avec le beau-frère dont la langue se déliait après la dixième et qui tombait endormi peu après. Au bout de quatre jours de cet exil, voilà que le téléphone sonne au beau milieu de la nuit, réveillant toute la maisonnée hormis le beau-frère qui cuvait son houblon. Branle-bas de combat! Mimi la chatte revient de son voyage astral et ma sœur, seulement vêtue de son baby-doll rose devenu trop serré en raison de l’âge, se jette avec angoisse sur le téléphone.

À l’autre bout du fil, une voix officielle demande à me parler, ce qui me sort de ma torpeur semi-comateuse d’avoir trop bu et fumé. Prenant une voix solennelle, je demande qui me fait l’honneur pour me faire répondre que c’est le Capitaine Brian Thatcher de l’Agence Maritime Lloyd’s de Londres (mais basée à Sept-Îles). Renseignements pris sur mes compétences en radio pour le long-cours, il m’informe qu’un pétrolier à l’ancre attend de partir et que si je suis intéressé, je dois prendre le premier avion, ce à quoi j’acquiesce illico!

Inutile de préciser que le reste de la nuit a été d’un sommeil léger. Au matin, mon beau-frère me conduit à l’aéroport de Toronto où, parmi ces gens d’origines et de provenances variée, moi tout juste issu de mon patelin, je me sens comme un enfant devant une vitrine de Noël. Ce sera mon baptême de l’air… et des grands espaces. Monté à bord, l’hôtesse, ravissante brunette dans la jeune vingtaine, fait démonstration à ma proximité des procédures à suivre si… l’avion tombe dans la mer! Son regard me trouble, elle est sans doute subjuguée par la force de mon aura…! Repas pris, j’amorce la conversation par des félicitations sur le service malgré les poches d’airparfois violentes. Intéressée, elle s’informe sur mes allées et venues, impressionnée par mon odyssée et mon esprit d’aventure. Je remarque ses longues jambes félines…que je retrouverai trente-trois plus tard!

Je prends un taxi pour l’Agence où je rencontre le Capt. Thatcher, imposant de stature, pileux, roux et autoritaire. Les yeux fermés, je signe vitement un contrat (en anglais) car la petite navette de service m’attend au quai pour m’amener sans tarder au bateau. Hochant de la tête, il me permet d’appeler ma vieille mère à La Pérade. Les yeux mouillés et la voix tremblotante, je lui annonce que je suis à Sept-Îles, prêt à embarquer sur un immense navire pour aller voguer sur je ne sais sur quel océan. Après un silence, elle me dit qu’elle priera pour son «petit garçon» afin que rien de fâcheux ne survienne puis éclate en sanglots, sur quoi je me retiens d’en faire autant. Tout de même, passer pour une poule mouillée devant le Capitaine…!

Puis me voilà sur la navette de service amplement secouée par un fort nordet qui souffle de l’Atlantique en cette journée pluvieuse. Malmené dans des rouleaux de six pieds, pour la première fois, je goûte à la mer. L’amplitude des vagues me fait craindre le pire : comment ce serait en plein océan…?

Plus on se rapproche du bateau, plus il m’apparait énorme et monstrueux. Nous abordons le pétrolier par tribord, juste au pied de l’échelle de corde. Quelle agilité, prudence et courage il me faut pour coordonner les mouvements brusques de la navette et mettre le pied sur le premier barreau de l’échelle! Ne sachant pas nager, qu’on s’imagine la frayeur qui m’envahit!

Finalement en sécurité sur le pont, j’apprends qu’on m’attendait depuis 18 heures pour appareiller aussitôt. Accueilli chaleureusement par le Capitaine, celui-ci me conduit à ma cabine, attenante à la salle-radio. Mes fringues rangées, ma surprise est grande à la vue de tous ces appareils de radiocommunication : le transmetteur principal et ses nombreux boutons, les récepteurs, le goniomètre, l’auto-alarm, le fax et autres équipements connexes. La panique me prend, moi, tout juste émoulu de l’École de Marine, sans aucune expérience ni dans la fonction ni en mer. Je me trouve bien téméraire. Pour ajouter au stress, voilà que le Capitaine s’amène avec cinq télégrammes à expédier immédiatement à l’agence à Londres! La traversée débute à peine, je suis seul pour affronter cette situation, avec les manuels d’utilisation des appareils… en anglais. Ma première nuit se passe à étudier les procédures et la manière de faire marcher l’équipement. Mais le découragement s’empare de moi.

La Loi Internationale des Télécommunications « navire-terre » stipule que « tout Officier-Radiotélégraphiste qui est, par incompétence, dans l’incapacité de transmettre ou de recevoir des appels de détresse et d’urgence et met ainsi en danger la vie de l’équipage et celle des autres marins en mer, est passible d’une lourde peine de prison »!

Après vingt heures à bord, sans dormir ni manger, je me résous à m’étendre sur mon lit pour y dormir un petit deux heures, au cours desquels je fais un rêve étrange. Un personnage transparent de lumière et tout vêtu de blanc me sauve de la noyade car un homme tout habillé de noir m’avait jeté dans les eaux froides de l’Atlantique Nord. Soudain, on frappe à ma porte : c’est le 1er Maître, un gaillard au regard plein de bonté, avec une barbe imposante et de grands yeux bleus et tristes. Il me dit alors : « Cher Sparky, je connais un peu le fonctionnement de votre équipement-radio, puis-je vous aider? » Je suis sauvé. Ce grand homme au regard mystique m’explique de A à Z les procédures d’envoi et de réception sur les hautes fréquences. Je m’empresse d’expédier mes cinq radiogrammes et j’en reçois un en retour de 250 mots en morse. Tout-à-fait hallucinant! J’ai assimilé en une heure l’enseignement de ce grand maître de la navigation, ce que l’École de Marine n’a pas réussi à faire en 2 ans!

Un peu plus tard, le Capitaine m’invite dans sa cabine à prendre un verre, après quoi je me plonge dans un profond sommeil de 10 heures d’affilées! De retour dans la cabine-radio, je reçois une alerte-météo annonçant une forte dépression dont la position est estimée à 48N 43W; le fax étant en panne de réception de cartes-météo, je reçois le message en morse pour réaliser que nous sommes dans l’œil de la tempête. La mer se gonfle et les vagues atteignent rapidement une hauteur de 30 pieds. Lorsque la proue atteint un creux, les vagues ressemblent à des montagnes d’eau. Pour ma première tempête en mer, je suis bien servi!

Toutes les communications à plus de 50 milles des côtes se font par radio-télégraphie, la radio-téléphonie étant inopérante, question de technologie. Étant le seul à bord à comprendre ce langage étrange, la responsabilité est grande.

La vie à bord passe, un peu monotone. Puis, voilà qu’un télégramme en provenance de Londres nous informe que nous devons faire route vers le Venezuela (que j’ai bien hâte de visiter) pour y charger du pétrole. Nous entrons dans la mer des Antilles où l’eau est turquoise, la mer calme, ce qui m’incite à passer de longs moments en soirée à scruter le large. La mer est comme le feu : magnétisante.

À SUIVRE

Laurier ‘’ Sparky’’

 

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