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par Marie-Andrée Mongeau, mécanique 82

Le 10 décembre 01, trois mois après les Évenementa, sur le SS Gypsum Baron

Nous retournons à Stony Point, dans l’état de New-York. Les manœuvres pour remonter la rivière Hudson durent cinq heures et il faut bien un autre deux heures pour procéder à l'accostage, qui est un peu délicat à cause de la marée. J'en avais pour des heures. Le chef s'est offert de me remplacer à la console pendant que je m'occupais à des activités plus intéressantes en compagnie plus agréable, à savoir changer le joint mécanique de la pompe de service général. Celle qui fait damner tous les mécanos parce que son stator, grugé par 30 ans de circulation d'eau de mer, rend l'alignement de la pompe très périlleux…

Malheureusement, peu après le début de la manœuvre, nous devons faire face à une autre mesure onzeseptembriesque. La Garde Côtière américaine nous intime l'ordre de nous mettre à l'ancre et d'attendre l'arrivée de ses représentants.

Dociles, nous procédons.

Nous jetons l'ancre et nous nous préparons à subir l'assaut d'un contingent de la Garde Côtière. Leur navire s'amarre au nôtre et une armée de jeunes novices de 25 ans et moins, armés jusqu'aux dents, embarque à bord.

Hop, tout l'équipage en garde à vue! Ils rassemblent tout le monde dans le mess de l'équipage, au niveau du pont principal. Ils font le décompte. Où se trouve le capitaine? Et le quatrième mécano? Les aspirants-amiraux hésitent, se consultent du regard. Leur supérieur leur avait répété, au «briefing», que tout l'équipage devait être présent. Nous tentons de leur expliquer que nous sommes sur un navire. Ce qui implique leur faire concevoir qu'une personne doit rester sur la passerelle et une autre dans la salle des machines pour la surveillance générale, par mesure de sécurité. Ils finissent par comprendre, et hochent la tête, tout en gardant un air «on ne me la fait pas, à moi», juste au cas. Rien de tel que l'école de la Vie, pour apprendre de nouveaux concepts.

Suit la vérification des passeports. Aucun problème de ce côté, nous en avons tous un. À première vue, nous ne semblons pas abriter de dangereux malfaiteurs. Mais on ne sait jamais. Ils doivent maintenant procéder à une perquisition approfondie du navire.

Ils se consultent brièvement en aparté, puis décident que je suis la moins dangereuse du lot. Celui qui semble être le chef me désigne donc pour servir de guide. Trois volontaires armés sont choisis pour me suivre, tandis que le reste de la soldatesque garde côtiérine continuera de monter la garde auprès du troupeau de Philippins et de Polonais.

Mes trois zigotos, se rengorgeant de l'honneur qui leur est échu, procèdent à leur mission (sans doute la première de leur carrière) la tête haute, prêts à me suivre, mais arme à la main, au cas où je les mènerais tout de même dans une embuscade.

Pendant ce temps, le premier maître, en tant que représentant du capitaine, fera la tournée des accommodations avec trois autres bonshommes, pour l'inspection des cabines. Non, leur dit-il fermement, ils ne peuvent pas fouiller une cabine chacun pour gagner du temps, ils doivent être accompagnés par un homme d'équipage. Ils sont un instant décontenancés, mais, habitués à l'autorité, ils cèdent devant le 1,93m de prestance musclée de notre premier maître polonais à la voix de stentor. Ils partent vers les accommodations.

Quant à moi, j'amorce ma tournée avec mon escorte dans la salle des machines, mon royaume. Je veille du coin de l'œil à ce qu'ils ne touchent à rien, tentant de les garder tous les trois à vue. Aucun problème, ils trottinent derrière moi en jetant des coups d'œil inquiets à droite et à gauche.

Je leur fais faire une visite complète de tous les recoins de la salle des machines, attendant en vain des commentaires élogieux sur la propreté et la bonne tenue de mon domaine.

Je les guide ensuite vers le compartiment de l'appareil à gouverner d'où émerge un bruit suspect. Ciel! J'avais oublié le huileur Daniel! Comment a-t-il pu échapper au décompte de l'équipage??? Pendant que tous s'entassaient dans le mess enfumé à se demander ce qu'on leur voulait, nous avions oublié le pauvre Daniel, qui était encore au travail avec son marteau piqueur pneumatique, à faire un tapage infernal pour enlever innocemment de la rouille. Daniel, masqué, pistolet à air à la main, se relève à notre entrée, surpris, en brandissant son «arme».

Avant que n'éclate la riposte armée, je m'empresse d'expliquer la situation à mes trois délégués, toujours pendus à mes basques.

Daniel a l'air d'un parfait ahuri. Heureusement, sinon ils l'auraient pris pour un terroriste de la cellule des Al-Quasar, Al-Quark, Al-Kazar ou je ne sais plus quoi... Je le rassure ce pauvre Daniel, qui semble croire à une attaque armée de pirates, et lui conseille d'aller rejoindre le reste de l'équipage, sous l'œil suspicieux du triumvirat qui se demande s'il ne serait pas plus prudent de le reconduire manu militari.

Enfin, satisfaits de leur ronde, ils me demandent s'il n'y avait pas un genre de compartiment à peinture quelque part. Oui, à la proue du navire, dans le gaillard d'avant. Allons-y. Je les fais passer par le pont extérieur, constatant au passage que le navire de la Garde Côtière est toujours là, et que huit hommes supplémentaires sont de faction sur le pont. Dommage que je n'aie pas mon appareil photo avec moi!

Je leur montre le compartiment en question. « Oui, c'est bien de la peinture » fut leur commentaire énigmatique (en anglais). Ils refusent mon offre d'attacher la porte pour qu'ils puissent inspecter tout à leur aise. Trop, c'est trop. Ok, je saisis le truc. Faisons-en plus, pour endurer moins. Intrigués par un escalier qui menait vers un pont inférieur, je les ai donc obligeamment guidés en bas vers le « dry cargo hold » puis encore plus bas dans le compartiment de la pompe à incendie d'urgence, puis toujours plus bas, par une échelle, dans le trou grillagé du propulseur d'étrave, endroit idéal où un réfugié clandestin passerait quelques jours, bien humide et inconfortable.

Malheureusement pour eux, il n'y a personne. Ils sont déçus. Les armes restent dans leur étui, mais on sent que ça les chatouille...

Avec un sourire innocent, je leur propose de revenir par le tunnel bâbord, dont l'entrée est camouflée derrière un rouleau de courroie pour convoyeur de 2 mètres de diamètre. Ils se consultent du regard, regardent le rouleau d'un œil circonspect, puis, bravant le Destin et n'écoutant que leur Courage, ils me suivent avec appréhension, comme si je les menais dans un traquenard.

La porte est étroite, les escaliers sont raides, et six crochets assurent l'étanchéité de la porte d'accès. À l'intérieur, l'éclairage est médiocre, le passage au travers les raidisseurs transversaux est malaisé, le grillage servant de passerelle est inquiétant. À trois reprises, ils me demandent où mène ce passage.

Hé hé hé...

Je les mène tout bonnement vers le corridor entre l'entrée de la salle des machines et le mess de l'équipage où mes compagnons attendent encore qu'on les déclare inoffensifs. Et où mes gardes du corps retrouvent avec soulagement le reste de leur contingent.

Je suis exemptée de rester avec eux grâce à la preuve de la loyauté à la Couronne ou plutôt au drapeau américain, que j'avais démontrée en ne cachant rien des recoins dissimulés du navire. Ils n'avaient pourtant pas vu le tunnel tribord, qui est un cul de sac encore moins bien éclairé que celui de bâbord... Mais j'avais jugé que je m'étais assez amusée, qu'il ne fallait quand même pas rater la marée à cause de ça...

J'aurais pourtant pu continuer plus longtemps puisque l'inspection n'est pas encore finie. Le mess empeste la cigarette, je joue celle qui doit absolument retourner dans la salle des machines. Ce faisant, je m'aperçois qu'il est 15h et que c'est l'heure de la pause. Doutant qu'il y ait du café en haut pour cause d'absence de messman, je reste sagement assise sur le pont, dehors, à attendre que ça se passe. Je ne vais tout de même pas aller travailler!

J'en profite pour observer le va et vient des frégates militaires, les appels radios que se font les quelques agents qui restent sur le pont... Mais l'amusement ne dure qu'un temps et je suis bientôt lasse de tout ça. De toute façon, la pause café est terminée, alors je retourne sagement dans la salle des machines, et je descends directement à la pompe de service général, où je continue mon travail en solitaire.

Enfin les autres sont libérés, on nous accorde la permission de continuer notre route vers Stony Point. Les recrues de la Garde Côtière se retirent, un peu moins niais que lorsqu'ils sont embarqués à notre bord, larguent les amarres et, forts de leur expérience, vont aller fouiller un autre bateau, en route vers de Nouvelles Aventures.

Quant à nous, nous levons l'ancre, et les deux remorqueurs qui doivent nous servir d'escorte pour passer sous les ponts de Manhattan viennent se coller à nous. Mais ça, c'est la routine habituelle!!! (Ne manquez pas la prochaine chronique : «Entrée en territoire occupé!»)

Marie-Andrée Mongeau

 

 

 

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